Depuis de longues semaines, je pense à cet article que je m’apprête à écrire. J’attendais seulement de faire reconnaître le miracle, par le Comité médical de Lourdes, pour pouvoir le publier. Pour finir, je me suis dis que le Vatican n’avait pas le monopole, et que j’avais bien le droit moi aussi d’homologuer des petits miracles.

Vous connaissez tous le poussin-tigre et l’albatros, dont j’ai parlé dans mes précédents articles, et qui ont été des sujets d’étude pour la modulocracy. Aujourd’hui, je veux vous raconter l’histoire du hibou.

I. Un hibou presque parfait.

Le hibou est un développeur de la première heure de modulotech. Ingénieur aguerri, il a assisté à la genèse de notre histoire commune, et il est progressivement monté en compétence pour devenir aujourd’hui le référent de plusieurs autres développeurs. Tout le monde est content de ses compétences et il est souvent sollicité pour aider ses collègues. Vous comprenez que le hibou est un atout pour notre équipe.

Seulement voilà, le hibou en question a un passif plutôt contraire à ce que recommande la modulocracy. Peu de temps après mon arrivée, je comprends vite l’étendue de la situation : le hibou est un abominable RALEUR. Il ne râle pas comme vous et moi quand il se coince le doigt dans une porte, ou quand il a oublié son portefeuille, non non : il râle constamment, désespérément, passionnément : un long hululement qui s’élève du matin au soir. La râlerie est un état d’esprit tellement ancré en lui, que même lorsqu’il est content il râle ! Ses yeux levés au ciel, les bras croisés et avec une voix d’outre-tombe, il vous raconte ses supers vacances au ski comme on raconterait les six derniers mois vécus par les civils en Syrie. Tant est si bien qu’à la fin de son récit, on ne sait pas si on doit pleurer ou se suicider.
Quand ses collègues le sollicitent, il les regarde les yeux mi-clos, et articule des « moo-eeennn–aaaiiii » pour ne pas trop les encourager à sauter de joie. Le hibou est digne et misanthrope, l’heure est toujours grave.

Ne vous trompez pas, le hibou est très apprécié de ses collègues, et ce depuis toujours. Il est l’objet de gentilles taquineries qu’il accueille par soupir résigné, impuissant face à sa nature de hibou renfrogné.

2. Un hibou mal léché

Julien et Rémi m’ont demandé de suivre chaque membre de l’entreprise afin de les accompagner vers un plus grand respect de la charte. Certains de mes collègues sont déjà très en accord avec celle-ci, et je les vois peu de fois en entretien. Mais je redoute l’échec avec le hibou : comment le rendre plus positif ? Loin de moi l’idée de vouloir changer les gens : tous mes collègues ont de belles personnalités et leurs différences fait notre richesse. Seulement, râler donne un mauvais karma à certains projets, et fait baisser l’énergie de l’équipe. Nous cherchons à conserver l’enthousiasme de tous, et ronchonner peut vite devenir contagieux. Or, les réunions avec notre hibou acariâtre prenaient les couleurs d’un 14 juillet sous la pluie.

J’invite le hibou à un premier entretien : l’oeil méfiant derrière ses lunettes, les bras bien croisés en position de défense contre le monde extérieur, il m’annonce qu’il sait pourquoi je lui ai demandé un entretien : « Tu m’as convoqué parce-que tu penses que je suis négatif ».
Bien vu collègue.
Il poursuit « … mais je ne suis pas du tout négatif ! »
S’en suit une heure de discussion où le hibou m’explique que son métier est de souligner tout ce qui ne va pas fonctionner dans les projets et que c’est pour ça qu’il est négatif. J’insiste sur le fait qu’il existe plusieurs manières d’exprimer la présence d’obstacles au projet, et que ça peut être fait de façon positive. Je lui parle aussi de son intonation et de sa posture qui annoncent la couleur, et laissent présager un potentiel massacre à la tronçonneuse.
Le hibou sort de notre réunion en me disant qu’il va essayer d’être positif. Une heure plus tard, je l’entend dire au client que sa « demande est horrible et que ça va être difficile à réaliser ». L’échec est cuisant.

3. La contre-attaque

La semaine suivante, je suis présente à une réunion. Je garde un oeil sur mon hibou, et, se sentant observé, il décroise subitement les bras. Tiens tiens… je reprends espoir.
Deuxième entretien avec le hibou : une heure de négociations. Je lui explique que la seule chose qu’il lui reste à améliorer en tant que professionnel c’est sa façon de s’exprimer envers ses collègues et les clients. S’il a l’air enjoué et enthousiaste, cela sera positif pour le projet et va stimuler ses équipes. J’essaye toute les métaphores de mon répertoire nébuleux. Lui me répond qu’il est super content, qu’il adore ses projets et notre entreprise, mais que ça ne se voit pas car il ne sait pas l’exprimer.
Il sait exprimer le mécontentement, mais pas le contentement.
Il me fait même sa tête de quand il est content

Mais le hibou me dit qu’il a conscience de ce trait de caractère, et qu’il a envie de changer.
Nous ressortons de cet entretien plein d’espoirs : moi de le rendre plus positif, lui de se débarrasser vite de nos entretiens !
Je convoque le hibou à nos ateliers positivité, je l’invite aussi aux rattrapages en positivité, puis aux rattrapages de rattrapages. Je le reprend toutes les fois qu’il se plaint en lui disant comment tourner ses phrases de façon positive. J’ai l’impression de l’embêter tout le temps, mais je lui répète que je ne vais pas le lâcher. Je suis convaincue qu’il a un potentiel de dingue, je ne veux pas laisser tomber. Le hibou joue le jeu, il ne m’envoie jamais balader, il ne se lasse pas de mes perpétuelles remarques. Je dois lui reconnaître une patience exemplaire, beaucoup d’autres m’auraient envoyée jouer aux billes sur l’autoroute.

Et un jour, alors que je suis absente du bureau, un miracle se produit : le hibou envoie un mail à toute l’équipe et, sur le modèle de ceux que je peux envoyer à mes collègues pour les encourager avant le week-end, il leur souhaite une belle fin de semaine.
Stupéfaction, tout le bureau en reste pantois, au point qu’il est applaudi dans l’open space !

4. Le printemps du hibou

Le changement est ahurissant. En quelques jours, le hibou se métamorphose ! Je cherchais le déclic à chacun de nos entretiens, sans jamais parvenir à trouver le discours qui le convaincrait. Aujourd’hui encore, je ne sais pas quel a été l’élément déclencheur. Toujours est-il que le hibou ne croise plus les bras en réunion, il accueille les demandes de ses collègues (généralement) avec le sourire, il a parfois un mot gentil pour ses coéquipiers, il dit à haute voix que ses projets lui plaisent et se passent bien. Hier, il a même dit « Ça se passe bien, comme toujours ! ».
D’accord, parfois le matin, il est un peu bourru, il reste notre hibou. Certains jours quand il parle, on a l’impression qu’il est en pleine séance de chimio, son visage est parfois figé par des crampes d’expression qui tirent tout vers le bas, et il peut encore lui arriver de marcher dans l’open space le dos vouté sous le poids de toute sa joie inexprimée. Mais lors de notre séminaire, la semaine dernière, j’étais à l’autre bout du jardin et je l’ai entendu rire. Il a rit si fort que je me suis confiée à ma collègue flamant rose : « ça fait du bien de l’entendre rire ! »
Lorsqu’il s’exprime, ses collègues remarquent le changement : « quelle positivité ! » lui disent-ils.

Et le hibou hausse les épaules. Bien sur qu’il est positif, lui il l’a toujours su.

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